mercredi 7 décembre 2016

Amour(s)

J’aime ! Ne pense pas qu’au moment que je t’aime,
Innocente à mes yeux, je m’approuve moi-même ;
Ni que du fol amour qui trouble ma raison
Ma lâche complaisance ait nourri le poison ;

Racine, Phèdre, Acte II, Scène 5.


poison poison poison

J'aime
Poison
Fol amour
Raison

Trouble
Yeux

je t'aime
lâche

complaisance
je m'approuve
poison


C'est quoi, l'amour ? C'est quoi, les amours ? Ça veut dire quoi, "j'aime" ?

(Si tu n'as pas envie de lire mon raisonnement sur ce que c'est l'amour et ses compartimentations, et ses causes et comment on peut réfléchir sur l'amour pour moins souffrir, tu peux considérer que l'article se finit à la ligne de questions ci-dessus ^^) (surtout que bon c'est long) (mais moi je suis content si tu restes)

Avertissement : (Si tu t'en fiches de connaître les suppositions et limites de mon raisonnement, tu peux sauter ce paragraphe)
Je vais me placer dans le cas où :
-Il existe un monde objectif indépendant de nous, commun à tous.
-La notion de vérité en tant qu'adéquation du discours au monde est valide et ne pose pas de problèmes logiques majeurs. (C'est faux, mais je vais faire comme si c'était vrai.)

Notations :
-Je signale une citation de l'Éthique de Spinoza, en substance ou exacte, par la mention : (E).
-Chaque mot dont je donne une nouvelle définition sera doté d'une nouvelle couleur pour le différencier de sa définition habituelle et rappeler qu'il s'agit bien du mot que j'ai défini. Cela permettra d'alléger un peu le développement : je ne rappellerai pas que j'ai utilisé le mot dans une définition non usuelle. Le reste du temps, je soulignerai. Quand l'ambiguïté est intéressante, je ferai les deux, et je vous invite à envisager les deux "possibilités".

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Définition : Joie
Une joie est une augmentation effective de la puissance d'agir. (E)


Ça veut dire un peu ce qu'on veut, "augmentation (effective) de la puissance d'agir". "Je peux faire davantage de choses" est sans doute une formulation inexacte. Tout ce qui relève des possibles aussi. Mais on s'en fiche, parce que c'est comme ça qu'on vit les choses. Donc je vais dire : quand on a l'impression que notre "horizon des possibles" s'élargit, c'est qu'on a l'impression que notre puissance d'agir augmente, c'est-à-dire qu'on a l'impression de ressentir une joie.

C'est une définition un peu générale pour la joie non ? Et puis, c'est un peu compliqué, ça demande plein de définitions préalables et de prérequis.

Définition : effectif
Contraire d'une impression, adéquation à la réalité. Je dis d'une chose qu'elle est effective quand elle est réellement présente, par opposition à "imaginée et pourtant absente".

Définition : Puissance d'agir
Je ne vais pas m'attarder, mais puissance d'agir, c'est assez délicat. Ça désigne comment on agit effectivement, et non pas ce qu'il est possible de faire. On est puissant ou parfait en fonction de ce que l'on est et fait et non ce que l'on peut être et faire.

Mais c'est important d'avoir cette définition, plutôt que de parler de ce qu'on ressent parce que :
-Ça permet de distinguer entre une "vraie joie" et une "joie illusoire" (c'est pour ça qu'on précise : augmentation effective). Parfois, on ressent de la joie en se faisant du mal. Ici, j'ai envie que quand je parle de "joie", ça soit à tous les coups "une joie qui fait du bien". Donc je me donne une définition un peu étrange de la joie.
-Parfois, on ne ressent pas une joie, pourtant, notre puissance d'agir augmente. Ce que veut dire profondément cette définition, c'est que si on était conscient, à chaque fois que notre puissance d'agir augmente, qu'elle augmente, alors on pourrait ressentir de la joie. Et ça, c'est très important. Entre autres, cela permet de guider ses actions.

Définition : Amour
L'amour est une joie accompagnée de l'idée d'une cause extérieure. (E)
Je ne vais pas discuter de "extérieure" ici, même si ce serait l'objet de développements certainement très intéressants sur l'amour de soi.

Encore une fois, on a une définition très générale. Et qui n'a pas l'air de concorder avec la nôtre.
L'amour, pour nous, c'est uniquement cette chose complexe et puissante qu'il y a entre deux humains lorsqu'ils sont "en couple" et qu'ils ressentent envers l'autre des émotions très fortes. Remarquons déjà que c'est une définition très, très vague.
L'apport de la nouvelle définition, c'est donc de dire que chercher une définition adéquate de l'amour est forcément un échec si on veut séparer cet amour puissant de tous les autres amours que nous concevons. En fait, il n'existe pas de critère qui permette de séparer l'amour puissant des autres formes d'amour (filial, fraternel, amitié, et autres).
Dit encore autrement, toute compartimentation de l'amour est violente.

(Je dirai : la compartimentation (de l'amour en amours), pour alléger)

J'aurais pu dire, "impossible", ou "inadéquate", je dis violente. En effet, la plupart du temps, un discours sur quelles personnes on est susceptibles d'aimer (en particulier si cet ensemble de personnes n'est pas "toutes les personnes") pourra être perçu comme blessant par une personne qui précisément n'est pas susceptible d'être aimée. (Et ça, franchement, c'est très violent.)
Quand on fait des classifications en amours, il se produit la même chose.
Exemple : C'est un peu le principe de la "friendzone" : des êtres découvrent qu'ils ne peuvent pas être aimés, ils prennent conscience d'une diminution de leur puissance d'agir par rapport à celle qu'ils pensaient avoir, donc ils ressentent une Tristesse.
(Note : Il y a énormément d'abus avec la friendzone, je tente ici seulement de mettre en lumière le fait que si ce concept a émergé, c'était parce qu'il décrit et explique une profonde souffrance ressentie par des êtres humains. (Tristesse ou tristesse ?)
On pourra discuter autant qu'on voudra sur la répartition genrée de l'usage de la friendzone, ses excès et ses composantes sociales, on aura raison, mais je crois qu'on ne contredira pas ma remarque, qui encore une fois ne vise pas à excuser, mais à expliquer une partie d'un phénomène.)

Réciproquement, quand on est un humain, on sent qu'on n'aime effectivement pas tout le monde. Mais c'est une chose d'affirmer un fait, et une autre d'en extrapoler une (im)possibilité. Aussi, remarquer que nous sommes attirés différemment par différents humains est une étape essentielle, vitale, de l'apprentissage de soi, mais le fait d'en déduire des catégories d'êtres aimables ou non, bien qu'ayant une capacité prédictive appréciable, reste violent dans une certaine mesure.
(Note : Je mets tout de suite une nuance, parce qu'elle me semble nécessaire : catégoriser l'amour n'est pas une faute, n'est pas reprochable, le fait que ce soit violent ne veut pas dire que c'est à éviter absolument. Peut-être ne sera-ce violent pour aucune des personnes qui auront connaissance de ma, ou de votre, compartimentation. Je demande simplement qu'on soit conscient de la violence potentielle qu'engendre la compartimentation, et qu'on agisse en conséquence.)

La violence résultant de l'affirmation d'une compartimentation s'illustre dans de nombreux cas, le plus notable selon moi étant celui de l'orientation (sexuelle et romantique entre autres).
Il "va de soi" (en fait non, mais je n'ai pas l'énergie de faire un développement justifié à ce sujet) que l'orientation n'est pas un choix, qu'on est attiré, indépendamment de notre volonté, par différentes personnes en fonction de ce que nous, nous-notre-corps, percevons d'elles. D'où une compartimentation.
Je vais donc répéter ce que j'ai dit plus haut mais que j'estime devoir être reformulé, dans ce contexte et à la lumière de ce que j'ai dit depuis :
Les différences d'attraction, d'amitié, d'affection, ou à l'inverse, de répulsion, d'inimitié, de détestation que nous ressentons sont des différences effectives. À ce titre, elles n'induisent pas une compartimentation mais un constat, et surtout, elles n'impliquent pas de prédiction, perçue comme immuable, sur les réalisations possibles de l'amour envers différents êtres humains.
Donc chacun est légitime dans chacune des réalisations effectives de son amour. Aussi nombreuses et variées soient-elles. Et quelles que soient les personnes à qui est destiné l'amour.
Et cela n'induit pas forcément de compartimentation, donc de violence.
(Bref, le monde est beau, le soleil brille, et l'amour c'est pas violent.)
(Je suis probablement biaisé dans mon raisonnement pour retomber sur un amour uni et pas violent, mais ça, je ne peux pas le déterminer à cet instant précis.)


À ce stade, il me reste deux choses à préciser.

Premièrement, l'amour ne se divise pas quand on aime plusieurs personnes. Même quand les réalisations de l'amour qu'on considère, par exemple pour plusieurs personnes, sont "d'intensités comparables" (je n'ai pas envie de rentrer dans la question abyssale de déterminer comment quantifier l'augmentation de la puissance d'agir, donc ce que signifie "intensité d'amour", il faudra se contenter de la définition approximative, avec toutes les faiblesses que ça suppose à mon raisonnement).

Exemple : S'il y a trois personnes, A, B et C, et que A aime B et A aime C, alors B (ou C) pourra avoir l'impression que A l'aime moins du fait que A aime C (ou B). Mais A peut les aimer également, n'être pas capable de déterminer une différence d'intensité entre les réalisations de son amour, ne pas concevoir même qu'on puisse compartimenter d'une manière qui ne lui permette que d'aimer B et pas C (ou C et pas B).
Cela signifie que, dans ce que nous appelons "un couple d'humains qui s'aiment", il n'y a pas plus de jalousie à avoir pour l'un des membres du couple si l'autre aime une troisième personne que si l'autre était ami avec une troisième personne. La jalousie, je le comprends et le ressens, procède d'une peur de perdre l'être aimé. Mais de la même manière qu'on ne perd pas l'être aimé quand celui-ci a des ami.e.s, on ne le perd pas lorsqu'il est amoureux.
Aimez-vous. Aimez-vous et faites-vous confiance. Aimons-nous. C'est quand même la meilleure chose qui puisse nous arriver à tous.


Enfin, il y a la question de l'amour, du choix d'aimer et de la réciprocité. (C'était le but de l'article, mais, oui, j'avais besoin de tout le reste avant.)

Imaginons qu'un humain vous provoque de la joie, et que vous la ressentiez. Alors, vous ressentez une joie accompagnée de l'idée de la personne en question. C'est-à-dire, vous aimez cette personne.
Et cette remarque s'applique pour toutes les formes d'amour.
Ainsi, nul n'est responsable de l'amour qu'il ressent. C'est simplement de l'amour par définition, c'est presque "mécanique" (même si je déplore la connotation associée à ce mot). On pourrait dire : il y a l'amour. Quand il y a cette personne, il y a la joie, alors, il y a l'amour.
Comme on a l'habitude de se sentir coupable de l'amour qu'on ressent pour certaines personnes, cette précision me semblait vitale.

Note : En revanche, on est responsable de l'amour qu'on cause, mais en aucun cas des conséquences parfois abusives de cet amour qui dépendent souvent de la personne, sinon de choses extérieures même à la personne concernée. Mais c'est une question difficile.


La dernière chose concerne la réciprocité attendue de l'amour, et je crois qu'avec ce que j'ai dit jusque là, je vais pouvoir dire des choses pas trop triviales.
D'abord, la culpabilité qu'on peut ressentir en aimant une personne vient à mon avis, au moins en (grande ?) partie de ceci : on sait qu'on aime une personne, et que par cet amour, on attend également une réciprocité, mais que l'on ne peut pas exiger de l'autre. Pourtant, on aime et on ne peut pas arrêter d'aimer (précisément comme je l'ai dit parce qu'il s'agit d'une joie, et réprimer une joie, ça fait très mal, c'est une grande tristesse), donc on a l'impression qu'on ne peut pas cesser d'attendre une réciprocité. Et le problème est très intéressant parce que, s'il est facile de dire que l'amour d'un être humain n'est pas forcément accompagné d'une attente de réciprocité, en pratique, cela se réalise très fréquemment, et les deux sont ressentis comme liés. Donc il convient d'explorer un peu la question.
La réciprocité de l'amour est, à mon avis, perçue comme une reconnaissance : "je te reconnais en tant qu'humain, j'essaie d'imaginer ce que tu ressens, j'ai de l'empathie envers toi". C'est une validation extrêmement forte et un soulagement profond, une réciprocité. Réciproquement (haha), l'absence de réciprocité donne l'impression de l'absence de reconnaissance, et c'est "comme si" on n'était pas reconnu en tant qu'humain, comme si nos émotions étaient niées, comme si, alors, on allait devoir réprimer son amour en sachant que cela sera source de souffrance / tristesse.
Je pourrais dire "ce n'est qu'une impression", mais ça n'avancerait personne.
Ce qui, à mon avis, peut en revanche aider certain.e.s, c'est de constater qu'il existe souvent une réciprocité, et également sous forme d'amour. Et c'est bien cette remarque qui peut être apaisante : l'autre nous aime en retour dès qu'il sourit à une attention gentille. De même que cette remarque peut être frustrante, considérant le fossé perçu entre l'intensité "émise" et l'intensité "reçue". (Mais comme précisé ci-avant, je ne peux et veux pas rentrer dans des considérations d'intensité.)
Enfin, je vais souligner que la situation est forcément symétrique. Si une personne me cause de la joie, je vais par définition l'aimer. "Je n'ai pas choisi". Alors réciproquement, si je cause à une personne de la joie (en faisant attention : ce qui me cause de la joie ne lui en cause pas forcément ; il faut que je sache ce qui lui cause de la joie), alors, elle m'aime. Donc il me suffit d'être gentil et attentionné envers un être pour qu'il m'aime. Et en faisant durer cela suffisamment longtemps, je pourrai être certain que l'amour qu'il me porte est intense (quoi que cela veuille dire), et même s'il est dépourvu des réalisations concrètes qu'on attribue souvent à l'amour intense (je pense ici aux relations sexuelles / sensuelles, aux mots doux, etc.), ce sera de l'amour intense.

Et je serai apaisé.

mercredi 30 novembre 2016

Effacer

Toi aussi parfois tu voudrais tout effacer ?
Recommencer ? (là où le monde a commencé)
Toi aussi parfois tu voudrais tout effacer ?
Réécrire ? (Robinson Cruzoë)


Eux aussi, ils veulent que tu effaces


efface efface efface
efface efface efface (toi)
efface efface efface (toi toi toi)
efface (TOI) efface (TOI) efface (TOI)

Effacer l'erreur commise (toi)
Effacer l'ancien amour (toi)
Effacer le monde (toi)
Effacer la douleur (Ô, toi)

Je sens ta douleur et la partage
J'ai une amphore où la diluer
(Effacer, effacer)
Il existe à l'univers au moins une ancre

Toi aussi tu veux

Effacer toi et souffrir
Souffrir et effacer toi

Effacer
Recommencer
Effacer
Réécrire

Effacer
Recommencer à réécrire
Réécrire "recommencer"

Tu n'es pas un palimpseste
On n'a pas écrit sur toi des décrets
Des recettes des légendes perdues des amourettes
Des poèmes des mathématiques

Tu es un livre et tu gardes toutes tes pages
Il y a un humain
Qui peut toutes les lire
Toi. Toi. Toi.

(Continuer à écrire)

mercredi 12 octobre 2016

Les Grandes Questions sur la Vie, l'Univers et tout le Reste

-Tu les vois aussi, dit l'enfant, tous ces humains qui souffrent et qui se font souffrir. Ces conflits qui ne finissent pas, et la douleur qui résonne dans les corps. Et les yeux suspendus dans le vide, derrière la vitre concave, sentent gonfler en eux les ondes de noirceur qui suintent de l'âme. Alors regarde.
Ici, je pose un monde absolu et objectif. Et à son bras, la vérité universelle. Maintenant, je peux passer par ce monde sans ambiguïté pour communiquer avec mes pairs, et le langage sera infaillible dès que j'aurai construit un système de correspondance parfait entre les objets et les mots. Je créerai le grand isomorphisme entre le physique et le dit, entre le signifié et le signifiant. À présent, une connaissance parfaite me garantit l'entente entre tous les humains. En effet, il existe une manière de se comporter telle que chacun agisse pour son plus grand bien, et je peux prouver que le plus grand bien de chacun, c'est exactement le plus grand bien de tous. Fondons-nous les uns dans les autres. Aidons-nous, aimons-nous. La coopération est la clé de notre survie. Au moindre nouveau conflit, je m'effriterai. Le vent tourne autour de Big Ben, et lorsque l'aiguille tapera contre le cercle du haut, les cloches sonneront et le monde partira en miettes.

Big Ben
Non c'est pas minuit moins deux sur l'horloge.
(Mais c'est Big Ben et la Lune donc bon.)

Il est minuit moins deux.

~

Quand j'angoisse sur le monde, je vais lire de la philosophie.

Et quand tu lis la philosophie, assez vite, tu peux être très d'accord ou très pas d'accord avec les auteurs. C'est assez drôle qu'un domaine où devrait régner l'argumentation et la preuve (même si ce n'est pas de la science pure (oh là là)) soit aussi sujet aux émotions et aux passions. (Qu'on soit bien clair. C'est pareil en physique quand on doit interpréter un nouveau phénomène.) Mais du coup, il est intéressant de se pencher sur ce qui, à mon sens, constitue le cœur des débats passionnels de la philosophie.

La métaphysique (Bonjour toi ^^)

Kant a tenté de la réfuter. Parce que vous comprenez, pour former une connaissance, il faut une théorie et une expérience. Il appelle ça le jugement synthétique. Et donc, si tu ne peux pas avoir d'expérience d'une chose, tu ne peux pas former de connaissance vraie de celle-ci. Or la métaphysique se concentre sur les choses qui échappent à l'expérience. Donc la métaphysique ça sert à rien, pour Kant. (Je caricature.)

Parce que Kant, c'est la joie de vivre

Bon, alors déjà, premier point. Merci Kant. Comme ça on va arrêter de penser à l'existence de Dieu, de l'âme immortelle ou du déterminisme absolu. Franchement heureusement que tu as été là parce que sinon on aurait continué à se disputer pendant longtemps.
(Attendez. On me dit dans mon oreillette qu'on continue encore. Malgré Kant. Eh les gars, on vous a dit que ça servait à rien ^^)
Ce à quoi Kant est à mon avis aveugle, c'est à la raison qui pousse à faire de la métaphysique. Au moins, il a eu le mérite de montrer que ce n'est pas pour fonder une connaissance vraie (absolue, universelle, irréfutable, tout ce que tu veux).


Mais alors à quoi sert la métaphysique ? (Tu as vu comment j'ai trop fait une intro et là je mets ma problématique. Mais je vais pas t'annoncer mon plan parce que sinon je vais te spoiler et c'est nul de spoiler des idées.)

En vérité, Kant a déjà fait pour moi les deux premières parties. "La métaphysique, on peut penser qu'elle sert à fonder une vérité universelle, mais en fait non parce que jugement synthétique." Brave Kant.

C'est le moment de se servir de ce qu'on a dit au tout début. L'adhésion-répulsion sur critères émotionnels est courante en philosophie. On s'aveugle facilement sur les arguments des autres, on les caricature, on les ramène à une peinture bancale pour mieux faire tomber un édifice qui, pourtant, tenait bien.
C'est peut-être que l'on cherche à tout prix à défendre son système de croyances. Mais pourquoi est-ce si crucial de le défendre qu'on en vient à des arguments très infantiles ? (Je vous jure, dans certaines querelles philosophiques, on a l'impression que les protagonistes cachent du "je pense pas ça" derrière un maquillage logique qui ne tient qu'à moitié et qui dégouline sur les bords)


Il me semble raisonnable d'avancer que c'est parce que les philosophes sont des humains et que eux aussi ont des angoisses. Comme le laisse entendre le petit texte du début, la vérité universelle, le monde objectif, le déterminisme absolu, ça peut être un moyen de fonder une cohésion sociale indéniable (on a une très jolie théorie du pacte social chez Spinoza par exemple). De même, chez Husserl, on a une recherche de vérité, de fonder une "science", la phénoménologie, qui prouverait l'existence de soi et des autres (il "prouve" l'existence de soi un peu comme Descartes, puis il invoque une analogie (si, si, je vous jure, une analogie) pour dire que les autres aussi, ils existent). De là, il est assez clair qu'une dimension humaine émotive profonde sous-tend les démarches philosophiques.

C'est lui Husserl. Câlin. C'était bien essayé.
D'où l'importance de faire de la métaphysique, et de continuer à y réfléchir. Parce qu'en fait, la métaphysique est le témoin des angoisses existentielles des philosophes.

Peut-être que vous aussi, comme moi, vous avez des angoisses existentielles, et peut-être qu'en lisant de la philosophie, vous pouvez les apaiser.

C'est pour ça que même si Kant a balayé la métaphysique, on n'a pas arrêté d'en faire. Chaque être poursuit son chemin et se réconcilie avec soi-même et le monde. Et ça passe forcément par une forme de métaphysique.

Être en dépit de tout
Être en dépit de soi
(Éluard est cool que voulez-vous)

En continuant la philosophie, on rencontre d'autres personnes, et des lectures récentes de ces personnes qu'on a lues, puis des critiques, des extensions. On ressent comment tous ces humains se battent eux aussi contre les mêmes angoisses que nous. On se sent inclus dans un groupe social où on est compris. Et on évolue.
Maintenant, on a abandonné la vérité universelle, on a une perspective plus pragmatique (c'est le holisme si tu veux te renseigner) qui essaie de construire un savoir et une société malgré des inconnues fondamentales.

Et ce genre d'avancée est je crois cruciale non seulement pour la société mais pour soi-même. Certains humains qui font de la philosophie ont eu le même parcours que nous, et ont trouvé un chemin que nous pouvons suivre à notre tour. Quand on se débat avec la vie et que dans la tête, c'est difficile de vivre. Parfois il y a des gens pour nous mener comme par la main vers la Béatitude (cc Spinoza).
Et après on gagne un regard conscient sur ce qu'on ressent. On est capable d'être critique sur ce qu'on pense, et, à terme, avec beaucoup de temps, de changer un petit peu et vivre mieux. Parfois, on ne pourra pas changer d'idée, parce qu'on en aura besoin pour vivre. Mais on sera capable d'entendre les autres idées. D'écouter ses propres émotions. Et peu à peu, s'aimer, aimer. Aller mieux.

En fait, c'est ça.
La métaphysique, c'est vivre mieux.
C'est vivre avec soi. C'est vivre avec les autres.

(Alors Kant s'il te plaît sois gentil casse pas tout)
(Mais toi aussi tu devais être tout cassé alors câlins)

mercredi 14 septembre 2016

Le bon, le juste (et autres confrontations de la philosophie)

En philosophie, parfois, les gens n'arrivent pas à se mettre d'accord. Ça arrive sur la Raison et les Émotions (lequel prime ? lequel suivre ?), ça arrive pour le monisme et le dualisme (existe-t-il une âme éternelle, substantielle, détachée du corps ? Ou bien tout n'est-il explicable que par un seul "plan d'existence" ?), pour l'idéalisme et le matérialisme (tout s'explique-t-il par la physique des corps, ou bien par les lois des idées ?), bref, pour un certain nombre de sujets, vastes, complexes, subtils.

Et pourtant à mes yeux terriblement naïfs depuis cet après-midi. J'étais en cours de méta-éthique (on étudie les présupposés, les définitions, et les courants de l'éthique et de la morale), et il semble que l'histoire de la philosophie ait été traversée d'oppositions entre deux concepts : good et right, bon et juste (substantifs : bien et justesse et non justice).
Good, c'est du côté de l'individu, de ce qui est bon pour lui, ce sont plutôt des règles intérieures, et cela correspond davantage à ce que l'on nomme l'éthique.
Right, c'est extérieur à l'individu, ça renvoie à des règles "objectives" (dans un sens assez large, je vais y revenir), qui doivent être suivies pour réaliser l'objectif moral (on utilise plus volontiers ce second terme pour les règles externes, quoique cela se discute).

Well. (Comme dirait l'autre.)
J'ai écouté la professeure, qui était du côté de right. Elle m'a dit qu'il fallait selon elle se conformer à des critères extérieurs, dictés par la vie en communauté, par l'interaction avec l'altérité humaine. Et en cela (comme ces règles ne dépendent pas de l'humain particulier mais du groupe), ces règles approchent une forme d'objectivité (qui en fait relève plutôt d'une subjectivité collective, d'une subjectivité par interactions, je vous renvoie à mon précédent article sur l'objectivité, notamment la partie sur la subjectivité du point de vue de l'humanité).
J'ai été surpris d'être d'accord avec elle, moi qui me plaçais du côté du good, parce que je suis fondamentalement d'accord avec Spinoza, pour qui le bon prime sur le bien, c'est-à-dire qu'on doit rechercher ce qui est bon pour nous, mais réellement bon, c'est-à-dire que l'on a connaissance de l'augmentation effective de la puissance d'agir que cela va nous causer.
Bon, évidemment que j'étais d'accord avec elle. Se conformer à certaines règles sociales, c'est mettre en commun les puissances d'agir donc augmenter la sienne : l'idée très forte de Spinoza que l'intérêt de chacun, c'est le même que celui du groupe.

Et cela m'a rappelé cette dissertation de terminale, où on devait clairement opposer intérêt général et particulier. J'avais spontanément créé un nouvel intérêt, l'intérêt commun, conçu comme le compromis entre les intérêts particulier et général, comme leur intersection.
Spinoza m'a ensuite montré que, une fois bien conçus, ces trois intérêts sont en fait les mêmes (ce qui supprime le besoin du troisième intérêt que j'avais créé pour l'occasion).

Et pourtant. C'est cela qu'oublie la querelle de good et right. L'intérêt commun. Qu'en prônant une normativité individuelle ou collective, l'une ou l'autre conception froisse l'autre. Qu'une conception équilibrée, saine, viable, ne peut être que dirigée vers l'intérêt commun, qui, hors d'une connaissance parfaite, se distingue parfois des deux autres. En cherchant le compromis, et non pas le mélange ou la cohabitation, j'entends plutôt une véritable entente, chacun se sentira satisfait, et se soumettra à la règle éthique, à la loi morale, sans y résister.
Parce qu'en fait personne n'obéit bien longtemps à une loi qui lui nuit trop. Parce que chaque réticence dans l'obéissance correspond à une véritable et légitime douleur.

De même donc des conflits sus-cités, qui s'opposent naïvement jusqu'à ce qu'une solution élégante contente les deux. À ce titre je citerai la solution spinoziste à la question du monisme/dualisme et du matérialisme/idéalisme :
Il n'existe qu'une seule substance, c'est-à-dire qu'un seul univers, mais en tant qu'humain, peut prendre sur lui exactement deux points de vue ("attributs") : l'Étendue (les corps, les lois physique, la matière, la lumière, etc.) et la Pensée (clair en soi). Tout ce qui se produit du point de vue de l'Étendue se produit identiquement (mais sous un autre point de vue) dans la Pensée, et vice-versa. Les deux choses qu'on prenait alors pour différentes et irréconciliables apparaissent ainsi comme une et égales, sans primauté de l'une sur l'autre. De même, cette égalité rend caduque la question du dualisme : il y a bien deux attributs, mais une seule substance.

Je souhaite donc à l'avenir être plus vigilant sur les querelles philosophiques dipolaires, car elles sont selon moi le signe que chaque conception heurte celui qui croit à l'autre, et que seul un compromis équilibré peut résoudre le heurt, que ce soit par ajout d'un nouveau concept (good et right) ou par reclarification des concepts existants (Étendue et Pensée)

samedi 27 août 2016

Le Manifeste des Mots



Le langage, les mots, ont quelque chose d’étrange. Celui qui les côtoie, les manipule et les aime ne les trouve pas plus familiers : à l’écrivain également, les mots apparaissent étranges.

Words, English words, are full of echoes, of memories, of associations.” Virginia Woolf.

En écrivant, j’ai toujours ressenti que les mots ne m’appartiennent pas. Que ce que je fais en les écrivant c’est découvrir un ordre qui leur est propre. Pourtant, il y a une part de moi dans ces mots. Mais elle n’est pas exprimable de n’importe quelle manière.

De même que j’assiste à l’éclosion de ma pensée (Nietzsche), je ne suis qu’une gouttière qui guide le flux des mots. Je les guide de manière à ce qu’ils me fassent du bien, mais leur arrangement le plus particulier dépend moins de moi que d’eux. Pourtant je suis heureux d’être cette inimitable gouttière.

A rose is a rose is a rose is a rose.

Pourquoi alors ai-je choisi d’être écrivain ? À vrai dire, je n’ai pas vraiment choisi. Ça s’est imposé. J’en ai besoin. J’ai besoin des mots.

J’ai besoin que leur extériorité reflète mon intériorité. Que leur liberté fasse écho à mon autonomie. Que les essaims de souvenirs qu’ils portent en leur sein s’associent aux miens pour qu’ensemble nous accostions sur ce rivage éternel où leur bourdonnement sécrète mon apaisement.

Regardez ! Ils l’ont encore fait. Cette phrase n’est pas la mienne, je me la suis arrachée à coup d’effort, ils me l’ont arrachée à force de réflexion. Et pourtant, grâce à cette aura qui suinte autour des mots, l’association secrète qu’ils ont formée les contente, et comme s’ils avaient formé un nouveau breuvage par leur ordre, ils me guérissent. De manière contradictoire, ils deviennent aussi mes amis et cette phrase est une parcelle de moi, que je porte comme un trésor.


Il y a ce contraste dans mon usage des mots. C’est parce qu’ils appartiennent aux autres qu’ils me font évoluer. C’est parce que leur ordre singulier me fait cet écho particulier qu’ils me font du bien. Et pourtant, cet ordre est dicté par une conception de la beauté qui ne vient pas entièrement de moi. Et pourtant, cet ordre est la mise au jour de l’eau qui repose au plus profond de moi.

En fait pour moi, écrire, c’est mêler mon individualité à une forme collective. Dans une certaine mesure, c’est aussi, par parallèle, mêler l’éphémère à l’éternel (Baudelaire). Je suis fugace. L’humanité est pérenne.

Je suis éternel en moi, l’influence des autres est volatile.


J’ai compris cela très récemment, en lisant ce texte de Virginia Woolf qui parle des mots. Les mots s’appartiennent mutuellement. Ils font partie de contextes, de sensations, de souvenirs, de relations, d’usages, d’expressions, de phrases, de paragraphes, de livres. Ils forment un réseau. Initialement, bien sûr, un mot appartient à celui qui le dit, la phrase également, comme le paragraphe et le livre. Mais ils sont lus ou entendus, compris, et retransmis. Ils changent. Ils deviennent indépendants de celui qui les a produits. Et à la fois si intimement liés à lui.

Ainsi les mots sont des affects sociaux. Et assez naturellement, tout ce qui est composé de mots l’est aussi. Sartre constatait que ses pièces, une fois publiées, ne lui appartenaient immédiatement plus. « L’Enfer, c’est les autres » a toujours été mal compris, dit-il. Et pourtant, il reconnaît que ce n’est pas à lui de décider du sens, le sens se décide tout seul. Car c’est un affect social.

Mais ils sont aussi des affects personnels. Je crée dans mon esprit un ensemble de représentations qui font résonner les mots d’une manière unique. Mes mots ont un seul sens : le mien – mais large, plongé dans un réseau qui certes vient de la société mais n’existe qu’en moi et par moi. Les mots m’appartiennent un peu aussi. Je réaffirme cette appartenance par l’écriture.


De même, il y a dans l’acte d’écrire tel que je le pratique, une confrontation à moi-même et à comment la société vit en moi. En écrivant je me découvre, je me comprends, je m’explore et je m’aime. J’affirme que je m’aime.

Écrire pour moi c'est lancer dans la société, comme d'un avion, mon manifeste des mots. Écrire pour moi c'est façonner mon manifeste de l'amour de moi.

dimanche 21 août 2016

Affects sociaux

Je me suis souvent demandé "Pourquoi la mode ?" Plus généralement, mes interrogations ressemblaient à ceci : "Pourquoi les gens agissent de cette manière, qui semble convenue et répandue entre tous, mais qui à moi me semble étrange, sinon incompréhensible ?"

Qu'il s'agisse du langage (familier par exemple), des actes (serrer la main, faire la bise, faire un check), des habits ou des pensées (l'allemand c'est nul, il faut stigmatiser les intellos), je me suis très souvent senti exclu d'une sorte de comportement communément partagé dont je ne saisissais ni l'origine ni la motivation.

Aujourd'hui, je peux donner un nom à ces choses, quoiqu'il faille en expliciter le sens. Nous avons affaire à des affects sociaux. Prenons chaque mot séparément.

Un affect, c'est littéralement, ce qui nous affecte, c'est-à-dire, ce qui exerce une influence sur nous. Il peut être extérieur ou intérieur.
Social, cela renvoie aux autres humains avec qui nous vivons et aux liens que cette vie ensemble nécessite.

Donc un affect social c'est une cause extérieure qui vient du fait que les humains vivent en société. Or ce dernier fait n'est pas anodin. Parfois, un individu cause la joie ou la tristesse d'un autre individu. Ce n'est pas pour autant un affect social. Car ce qui est propre au social, c'est la multiplicité des interactions, et des influences transmises.

C'est un peu le principe du bouche-à-oreille (et de ce jeu dont le nom le plus répandu, "téléphone arabe", véhicule l'idée essentialisante que c'est dans les populations considérées par nous Français comme "arabes" que le bouche-à-oreille se pratique le plus) : un individu exerce une influence sur un autre, qui lui-même en influence un troisième, et ainsi de suite jusqu'à ce que, enfin, l'influence revienne au premier. Le bouche-à-oreille nous enseigne donc que ce que nous envoyons nous revient déformé par la compréhension des autres.

Quelle est la nature et/ou la cause de cette déformation ? Les influences ne sont pas déformées par les contraintes physiques qui entrent en jeu dans la compréhension d'une phrase chuchotée. Pour ma part, je supposerai qu'elles sont reçues et renvoyées selon ce qui est le plus adéquat à la personne qui transmet l'influence. Je veux dire par là que chacun est plus susceptible d'être influencé et d'influencer d'une certaine manière que d'une autre, et que cela dépend de comment il a déjà été influencé, dans le passé, par l'environnement, les autres êtres humains, la société, ou quelque cause extérieure que ce soit.

Bien entendu, dans la vraie vie, il n'y a pas comme dans le jeu un ordre prédéfini et immuable qui garantisse l'unicité de la boucle : au contraire, les influences déformées parcourent toutes sortes de boucles, et reviennent en diverses versions, pour continuer leur chemin.

Voilà : un affect social est né.


Inspiré par mes études de physique, j'en viens à me demander : est-ce qu'il finit par y avoir une sorte de "stabilisation", c'est-à-dire que l'influence ne se modifie plus et au contraire se diffuse très largement, inchangée ou très peu ? Quelles sont les conditions d'une telle stabilisation ?

Bien entendu, nous savons qu'il existe des stabilisations pour certains affects sociaux. Ainsi de la mode au sens large, qui, partant d'initiatives individuelles, finit par imposer des idéaux corporels ou vestimentaires relativement pérennes.

Mais la physique enseigne aussi que ce que nous prenons pour stabilité est souvent plutôt une évolution qui s'étale sur un temps très long (par rapport à, disons, notre mémoire à moyen-terme, ou pour les plus stables, par rapport à la durée de vie d'un humain). La mode fournit encore un bon exemple pour ce qui a rapport à la mémoire à moyen-terme. Des traditions plus anciennes dont je vous laisserai trouver les exemples témoignent des affects sociaux plus persistants.


Alors à quoi ça sert, de savoir ce que c'est un affect social ? Ça n'enlèvera pas la blessure de mon enfance.

Pourtant, cela me semble capital. Nous sommes entourés d'affects. Lordon parle même de Société des Affects. Alors oui, nous le savions : je peux être influencé par mon voisin. La publicité m'influence. D'accord. Mais savions-nous que nous étions aussi sujets à une influence plus diffuse, qui finit à force de déformations par ne plus dépendre de personne et pourtant vivre en chacun ?

Je ne pouvais pas comprendre le comportement des enfants qui m'ont blessé, petit, en invoquant les arguments de l'éducation des parents, qui souvent étaient adorables, ni de celle des professeurs, que je recevais aussi. De même, je ne comprenais pas d'où venait et comment fonctionnait "l'effet de groupe". Et même dans ce cas, d'où vient que le groupe choisit de défendre tel manière d'être au lieu de telle autre ?

Maintenant je sais. Je peux mieux comprendre, sans pardonner. Et cela va bien plus loin que s'interroger sur les motivations de mes camarades de récré : vous comprendrez aisément que cet outil est aussi utile pour analyser les défauts de la société dans laquelle nous vivons que pour mener une réflexion plus pertinente sur les enjeux géopolitiques du monde actuel.


Il reste à poser une question, la dernière question qui est aussi la première question (et comme je suis facétieux, je vais en poser plusieurs, beaucoup) :

Comment se libère-t-on d'un affect social ? Un affect social permet-il de se libérer d'un autre ? Y a-t-il une intensité dans les affects sociaux ? Est-ce satisfaisant de se libérer d'un affect social par un autre ? Par une quelconque influence extérieure ? Faut-il se libérer de tous les affects sociaux ? Et pourquoi certains ne sont-ils pas influencés par l'un ou l'autre affect social ?

mercredi 20 juillet 2016

Esthétique des personnages littéraires

Mrs Dalloway said she would buy the flowers herself.


De ce personnage de Mrs Dalloway, le moins que je puisse dire, c'est qu'il n'a pas rencontré mon adhésion immédiate. Elle m'est apparue, au début, comme une riche aristocrate, écervelée, un peu niaise, sans aucun sens des conséquences de ce qu'elle faisait, déconnectée de la réalité sociale dans laquelle elle était. Je m'en suis violemment distanciée.
Pour être exact, je l'aimais par principe, au début (parce que c'est l'héroïne, parce qu'on m'avait dit du bien du livre...), avant de m'en distancier plutôt violemment.
Et puis. J'ai eu accès à son intériorité. J'ai eu accès à son point de vue sur la vie. J'ai eu accès au point de vue des autres sur elle, d'elle sur les autres. Mrs Dalloway aime les autres, veut qu'ils se sentent au mieux ; elle souffre, elle aime, elle est véhémente et sereine ; elle fait des choix, elle se laisse porter par des événements ; elle vit, elle aime la vie et la beauté.
Mon ressentiment s'est estompé. Il n'y avait plus, dans mon rapport à Mrs Dalloway, ni attachement ni aversion. Elle était un personnage, un humain en fait, et lire son histoire me faisait du bien.

It was her life, and, bending her head over the hall table, she bowed beneath the influence, felt blessed and purified, saying to herself, as she took the pad with the telephone message on it, how moments like this are buds on the tree of life, flowers of darkness they are, she thought (as if some lovely rose had blossomed for her eyes only)


C'est une chose que j'ai retrouvée dans tous les romans de Virginia Woolf que j'ai lus : une évolution du jugement porté sur les personnages, jusqu'à une absence totale de jugement (les plus marquants pour moi : Helen dans The Voyage out, Mrs Ramsay dans To the Lighthouse, Orlando dans le roman éponyme, Mrs Manresa dans Between the Acts, tous les personnages des Vagues).

Il ne s'agit pas de les aimer ou de les haïr, mais de les vivre.

Par le mouvement d'identification ou d'affection, suivi ou précédé d'un mouvement de distanciation, on annule le jugement porté sur le personnage sans retirer la composante émotive : on ressent le personnage, on vit les mêmes émotions que lui, et le fait de ne plus le juger d'aucune façon facilite, je crois, ce diapason émotionnel.

Ici, j'aimerais indiquer deux choses qui me sautent aux yeux, et qui viennent du théâtre :
-Le partage d'émotion (parfois violentes) rappelle (vaguement) la catharsis.
-La distanciation qui suit une identification était une composante essentielle du théâtre brechtien : Brecht cherchait à ce qu'on considère sa pièce non pas passivement mais activement, en réfléchissant à la signification de la scène qui se déroule devant lui et à son lien avec la société dans laquelle il vit.

Il me semble donc qu'on peut à ce point parvenir à deux conclusions : Brecht avait peut-être découvert un mécanisme qui annule les affects du spectateurs envers les personnages de théâtre. Mais ici, l'analyse est subtile : on m'a toujours dit que Brecht s'oppose à la catharsis et cherche à supprimer les affects pour qu'on puisse étudier rationnellement la pièce. En réalité, l'amalgame "émotions / irrationalité" est à mon avis abusif, et on parle plus adéquatement en termes d'activité et de passivité : Brecht réussissait donc à nous rendre actif devant sa pièce de théâtre. Tout en nous faisant ressentir les émotions de ses personnages à la fois plus directement et avec plus d'esprit critique que sans le mouvement de distanciation (qui, répétons-le, se précédait obligatoirement d'une identification).


Virginia Woolf me semble utiliser une technique similaire, et nous rend actifs face à son écrit. Et, en faisant cela, elle montre que l'art ne veut pas de jugement esthétique, mais des sentiments et sensations esthétiques. Que les personnages, comme les humains, sont tels qu'ils sont : vivent, sont beaux.
"People are - nothing more" - The Voyage out

vendredi 15 juillet 2016

Le carillon et le lotus


Une cloche a sonné près de moi.
C’est un glas.

Mille grelots grenats au son mat répandent des cercles rubis.

Le glas

Je sonne une eau salée aux clochettes assourdies.
Suinte, suinte infinie aux failles nouvelles –
Abreuve les abysses.

Le glas n’est pas

Le carillon commence, chaque note appelle la suivante : on connaît la musique.

Le glas n’est pas le premier

Le bronze éclate dans les airs. L’air devient son et le son devient tout.
Une motte de beurre, une motte de plomb. L’atmosphère.

Le glas n’est pas muet

Le glaïeul perd ses feuilles.
Le glacial perce les heures.
Le chien glapit.

Le glas n’est plus un hommage (bientôt, bientôt)
Pourquoi ?

La tête est une cloche et la musique un marteau.
Le carillon est l’extase du marteau.

Le glas n’est pas le seul

On aspire au silence. On écoute.
Le carillon, le carillon, le carillon
(Le glas est couvert ?)
Le carillon, le carillon, le carillon
On aspire les sons. On entend le lointain.
Des glas, des glas, des glas.
Des glas.
La glace prend sur le sol.
La glace renvoie une horreur.

J’agite une campanule bleue
Je me retire dans une révérence
Exténué le lotus ferme ses pétales
Les danseurs se penchent vers son centre
Son parfum ne suffit pas à plaire aux défunts

Eau, couvre, couvre le tumulte

Au loin la lourde symphonie continue
Indifférente

Les pétales arrachés se noient dans l’océan.